L’Imagery Rescripting : restructurer l’image plutôt que le mot

Données cliniques, mécanismes hypothétiques et applications d’une technique transdiagnostique – l’Imagery Rescripting.

L’Imagery Rescripting (ImRs, ou réécriture en imagerie) occupe une place de plus en plus visible dans le paysage des thérapies cognitivo-comportementales. Le principe est d’une simplicité trompeuse : on demande au patient de réactiver le plus vivement possible un souvenir aversif — comme s’il se déroulait « ici et maintenant » — puis d’en modifier le cours dans une direction qu’il désire, ou de laisser un tiers protecteur intervenir dans la scène. Là où la TCC verbale travaille sur les pensées et les interprétations, l’ImRs prend pour point de départ l’émotion vécue et le matériel perceptif lui-même.

Cet article propose une synthèse à destination des cliniciens : ce que disent les essais cliniques, les modèles théoriques en concurrence, les études de mécanismes en laboratoire, et quelques repères d’application. Il s’appuie sur cinq sources de référence, listées en fin de texte.

En bref — qu’est-ce que l’ImRs ?

Une technique qui vise à changer la signification de souvenirs et d’images émotionnels (intrusions, cauchemars, souvenirs d’enfance) en les réimaginant de façon transformée. Elle repose sur un constat expérimental robuste : l’imagerie mentale a un impact émotionnel plus fort que le traitement purement verbal du même contenu (Holmes & Mathews, 2010).

Une histoire ancienne, une science récente

Le recours à l’Imagery rescripting n’a rien de nouveau : Edwards (2007, 2011) en retrace les usages depuis les pratiques chamaniques et les temples d’Asclépios, où les prêtres grecs « rescriptaient » en suggérant l’intervention bienveillante d’une divinité. Plus près de nous, Pierre Janet décrivait dès la fin du XIXe siècle une « substitution d’images » chez ses patientes (Holmes, Arntz & Smucker, 2007). Mais ce n’est qu’à la fin des années 1990, avec les travaux fondateurs d’Arntz et Weertman (1999) et de Smucker et ses collaborateurs, que la technique a commencé à être testée scientifiquement.

Imagery Rescripting (ImRS)- Réécrire les souvenirs de traumas

Holmes, Arntz et Smucker (2007) proposent une distinction conceptuelle devenue classique entre deux usages :

Deux familles d’ImRs (Holmes et al., 2007)

Type A — on transforme une image négative préexistante (un flashback, un souvenir traumatique) en une image plus bénigne. On travaille « directement sur la toile », pour reprendre la métaphore picturale des auteurs.

Type B — on construit une image positive de novo pour contrer des croyances schématiques négatives, sans qu’il existe nécessairement une image intrusive sous-jacente. C’est l’usage privilégié dans les troubles de la personnalité.

Ce que montrent les études cliniques

La revue d’Arntz (2012) couvre un éventail remarquable d’indications. Quelques résultats marquants :

  • ESPT (état de stress post-traumatique). Dans un essai contrôlé randomisé portant sur 71 patients chroniques, l’ajout de l’ImRs à l’exposition imaginaire prolongée réduisait les abandons de traitement et améliorait davantage la colère, le contrôle de la colère, la honte et la culpabilité que l’exposition seule (Arntz, Tiesema & Kindt, 2007). Les thérapeutes eux-mêmes se disaient moins en difficulté avec l’ImRs.
  • Phobie sociale. Wild, Hackmann et Clark (2008) ont montré qu’une seule séance d’ImRs ciblant des souvenirs précoces avait des effets importants sur les croyances centrales, l’anxiété sociale et la détresse liée à l’image — effets non réductibles à la simple attention portée au souvenir.
  • Phobie spécifique. Même dans un domaine dominé par l’exposition in vivo, l’ImRs s’est révélée au moins aussi efficace pour la peur des serpents, et mieux tolérée par les participants les plus craintifs (Hunt et al., 2006 ; Hunt & Fenton, 2007).
  • Dépression, TOC résistant, boulimie, cauchemars, troubles de la personnalité. Des effets prometteurs sont rapportés, souvent en quelques séances, y compris comme intervention autonome (Arntz, 2012).

Le poids des chiffres

La méta-analyse de Morina, Lancee et Arntz (2017), citée par Rijkeboer et al. (2020), a porté sur 19 essais cliniques et 363 patients. Elle rapporte de larges tailles d’effet de l’ImRs sur les symptômes de troubles variés (ESPT, dépression, anxiété sociale, dysmorphophobie, boulimie, TOC), obtenues après 4,5 séances en moyenne — un argument fort en faveur de son rapport coût-efficacité.

Réserve méthodologique importante : peu d’études comparent l’ImRs isolée à d’autres traitements puissants déjà validés. Arntz (2012) souligne que la base de preuves, bien que prometteuse, reste limitée par des échantillons souvent sous-dimensionnés et par le manque de conditions de comparaison « actives ».

Comment ça marche ? Les modèles en concurrence

L’ImRs a longtemps été décrite comme « une technique en quête de théorie » (Arntz, 2012). Plusieurs hypothèses, non exclusives, structurent aujourd’hui la recherche fondamentale.

1. La réévaluation du SI (UCS revaluation)

Dans le cadre de la théorie moderne de l’apprentissage (Davey, 1997), un stimulus conditionnel (SC) n’évoque pas directement une réponse : il active une représentation mentale de l’événement aversif (stimulus inconditionnel, SI), dont l’évaluation module l’intensité de la réponse. L’hypothèse d’Arntz est que l’ImRs modifie directement la signification de cette représentation du SI, plutôt que de former une nouvelle trace concurrente. Conséquence prédite : une généralisation plus facile et un moindre retour de la peur qu’avec l’exposition classique.

2. La formation d’une trace concurrente (modèle inhibiteur)

À l’inverse, d’autres auteurs (Brewin, 2006 ; Stopa, 2010) suggèrent que l’ImRs crée une représentation alternative, positivement valencée, qui entre en compétition avec le souvenir d’origine lors du rappel — un mécanisme proche de l’apprentissage inhibiteur de l’extinction, où la trace originale reste intacte. C’est précisément ce qui distingue les deux modèles : la trace originale est-elle modifiée, ou simplement concurrencée ?

3. Au-delà du cognitif : besoins inassouvis et affect positif

L’ImRs permet aussi d’exprimer des tendances à l’action inhibées et de satisfaire des besoins non comblés — une lecture issue des thérapies expérientielles (Edwards, 2007). Kunze, Arntz et Kindt (2019) observent par ailleurs que l’ImRs augmente l’affect positif, là où l’exposition se contente de réduire l’affect négatif : la génération d’émotions positives, le sentiment de maîtrise et de contrôle pourraient constituer un mécanisme à part entière.

Pourquoi cette question compte en clinique?

Si l’ImRs change réellement la représentation du souvenir (et non une simple trace concurrente), on s’attend à une meilleure résistance au retour de la peur lors d’un changement de contexte. Le paradigme du « retour de la peur » en conditionnement classique offre justement un test expérimental de cette prédiction.

Les études de mécanismes en laboratoire

Plusieurs équipes ont transposé l’Imagery Rescripting en modèles analogues (films traumatiques, conditionnement de peur) pour isoler ses ingrédients actifs.

Kunze, Arntz et Kindt (2019) rapportent une série de trois expériences combinant un film aversif et un conditionnement de peur instruit. Les résultats sont nuancés mais instructifs : conformément à la théorie de dévaluation du SI (Davey, 1989), une intervention de dévaluation standardisée a réduit la détresse subjective face au stimulus conditionnel (Exp. 2) ; et l’ImRs a diminué les réponses physiologiques de peur après réinstallation (Exp. 3). Surtout, les auteurs concluent que rescription et exposition semblent reposer sur des mécanismes différents — tout en documentant honnêtement les difficultés à modéliser ces effets en laboratoire.

Rijkeboer et al. (2020) ont posé une question originale : l’imagerie est-elle indispensable à la rescription ? En comparant une rescription en imagerie (ImRs) à une rescription par l’écriture (WRs) après un film traumatique, ils constatent que les deux conditions réduisent également la fréquence des intrusions par rapport à l’absence de manipulation — sans supériorité de l’imagerie. Conclusion provocante : c’est peut-être la rescription elle-même, et non sa modalité, qui est essentielle. L’écriture pourrait alors ouvrir la voie à des interventions à domicile ou en ligne.

Slofstra, Nauta, Holmes et Bockting (2016) interrogent un autre dogme : faut-il vraiment cibler le contenu « porteur de sens » du souvenir ? Dans deux expériences, une rescription purement perceptive (changer les couleurs, la position des objets) et même une imagerie positive sans lien avec le souvenir réduisaient l’émotionnalité associée, parfois autant que la rescription conceptuelle. Cela suggère que des techniques plus simples — et potentiellement moins éprouvantes pour le patient — méritent d’être étudiées.

Imagery Rescripting (ImRS)- Réécrire les souvenirs de traumas

Vignette clinique — ESPT après un viol

Ehlers et al. (2005), cités par Arntz (2012), décrivent une patiente se sentant « laide » depuis que son agresseur le lui avait dit. Le « point chaud » identifié était le moment de cette parole. Par questionnement socratique, une réévaluation alternative émerge : l’agresseur l’avait choisie parce qu’elle était attirante, et son commentaire trahissait sa propre incapacité. Lors du revécu imaginé, la patiente se redresse dans l’image et adresse cette nouvelle signification à son agresseur au moment précis de l’abus verbal.

Vignette clinique — trouble de la personnalité

Arntz (2012) rapporte le cas d’une patiente borderline qui, quelques jours après une séance d’ImRs portant sur un souvenir d’enfance — avec une rescription où ses parents maltraitants étaient mis en prison avec l’aide de la police — a posé des limites à un partenaire violent, le prévenant qu’elle appellerait la police s’il la frappait. Le changement comportemental est survenu sans que la généralisation au présent ait été explicitement travaillée en séance — une illustration de la théorie de l’intrusion élaborée appliquée à la motivation.

Repères d’application

Plusieurs questions pratiques restent ouvertes et font l’objet de débats féconds — autant de points d’attention pour le clinicien :

  • Quand commencer à rescripter ? Avec les patients les plus sévères, qui ne tolèrent pas une exposition complète au souvenir (refus, dissociation, colère), Arntz (2012) recommande d’intervenir plus tôt dans la scène — par exemple en empêchant l’agresseur d’agir — plutôt que d’imposer un revécu intégral.
  • Qui rescripte ? Le patient lui-même, un tiers de confiance imaginé, ou le thérapeute lorsque le patient n’a pas la « santé » psychique suffisante pour le faire seul. Le choix dépend du type de souvenir et de personne.
  • Faut-il une préparation cognitive extensive ? Les approches britanniques (Ehlers & Clark) préparent soigneusement le nouveau script par restructuration cognitive ; les approches néerlandaises laissent davantage émerger la rescription depuis l’expérience. La question de la modalité optimale reste empirique.
  • Et l’expression de la vengeance ? Faut-il autoriser le patient à agir des impulsions agressives en imagination ? Dans l’essai ESPT d’Arntz et al. (2007), les patients pouvaient le faire ; l’ImRs a amélioré le contrôle de la colère sans augmentation du passage à l’acte. Un point sensible en milieu médico-légal.

À retenir

L’ImRs est une méthode transdiagnostique, au moins aussi efficace que l’exposition pour les troubles anxieux, souvent mieux tolérée par les patients comme par les thérapeutes, et particulièrement utile quand un événement aversif ancien bloque la réponse aux techniques centrées sur le présent. Ses mécanismes restent en cours d’élucidation — mais cette incertitude théorique n’enlève rien à son intérêt clinique : elle invite plutôt à une pratique informée et réflexive.

Se former à l’Imagery Rescripting

L’ImRs ne s’improvise pas : le choix du point d’entrée dans le souvenir, la gestion de la réactivation émotionnelle, la posture du thérapeute lorsqu’il doit lui-même rescripter, le travail avec des patients dissociatifs ou borderline — tout cela suppose un cadre théorique solide et une pratique supervisée. C’est exactement ce que nous proposons dans nos formations TCC/ACT pour psychologues en exercice, en articulant données probantes, modèles explicatifs et mises en situation cliniques.

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Références

Arntz, A. (2012). Imagery rescripting as a therapeutic technique: Review of clinical trials, basic studies, and research agenda. Journal of Experimental Psychopathology, 3(2), 189–208.

Arntz, A., Tiesema, M., & Kindt, M. (2007). Treatment of PTSD: A comparison of imaginal exposure with and without imagery rescripting. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 38, 345–370.

Arntz, A., & Weertman, A. (1999). Treatment of childhood memories: Theory and practice. Behaviour Research and Therapy, 37, 715–740.

Holmes, E. A., Arntz, A., & Smucker, M. R. (2007). Imagery rescripting in cognitive behaviour therapy: Images, treatment techniques and outcomes. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 38, 297–305.

Kunze, A. E., Arntz, A., & Kindt, M. (2019). Investigating the effects of imagery rescripting on emotional memory: A series of analogue studies. Journal of Experimental Psychopathology, 10(2), 1–22.

Morina, N., Lancee, J., & Arntz, A. (2017). Imagery rescripting as a clinical intervention for aversive memories: A meta-analysis. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 55, 6–15.

Rijkeboer, M. M., Daemen, J. J., Flipse, A., Bouwman, V., & Hagenaars, M. A. (2020). Rescripting experimental trauma: Effects of imagery and writing as a way to reduce the development of intrusive memories. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 67, 101478.

Slofstra, C., Nauta, M. H., Holmes, E. A., & Bockting, C. L. H. (2016). Imagery rescripting: The impact of conceptual and perceptual changes on aversive autobiographical memories. PLoS ONE, 11(8), e0160235.


Cet article a une visée informative et pédagogique à destination des professionnels de santé mentale. Il ne se substitue pas à une formation clinique encadrée ni à la lecture des sources primaires.

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